à Copacabana, chronique d’une catastrophe annoncée


VINCENT CATALA / VU POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

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Publié aujourd’hui à 03h35, mis à jour à 06h17

En septembre 2019, je me suis installé à Copacabana pour y vivre. Je ne m’attendais pas, en quelques mois seulement, à voir ce quartier mourir. Vivre dans ce lieu légendaire de Rio de Janeiro, pour moi, franco-brésilien, c’était d’abord le fruit du hasard. La quête ardue d’un appartement à travers la ville merveilleuse m’avait mené vers ce petit deux-pièces de la rue Santa-Clara. On s’y sentait bien, à deux pas du posto 3 de la plage et tout près du bucolique jardin Bairro Peixoto, où il fait si bon rêvasser à l’ombre des amandiers et des flamboyants.

Mais Copacabana, cet « arc de l’amour », cher à Vinicius de Moraes, doux père de la bossa-nova, ça restait aussi et encore pour moi un rêve, un objet de désir. Pourtant, en ce mois de juin, alors que la pandémie due au coronavirus déferle sur le Brésil, le poète reconnaîtrait-il sa plage chérie ? Avec près de 200 victimes et 1 700 cas officiellement recensés, Copacabana est aujourd’hui le quartier de Rio le plus touché par l’épidémie, avec les taux de décès et de contamination de loin les plus élevés de la ville.

La plage, méconnaissable

Après Sao Paulo, son éternelle rivale, Rio est devenue le deuxième épicentre du Covid-19 au Brésil. Près de 5 000 décès et de 40 000 cas positifs y ont été recensés (pour 40 000 morts et 800 000 malades au Brésil, devenu l’un des principaux foyers de la pandémie dans le monde). Face au drame en cours, les autorités locales ont réagi tardivement et surtout partiellement, fermant lieux culturels, églises, jardins et commerces non essentiels… mais se refusant à rendre le confinement de la population obligatoire.

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Ci-gît donc Copacabana. Bienvenue à « Copacorona ». Commençons par l’évidence : la plage. Lors de notre dernier passage, fin mai, elle était méconnaissable. La mairie a interdit des semaines durant l’accès à l’eau et au sable, fermé kiosques et commerces, prohibé le stationnement des voitures, chassé les vendeurs ambulants. Sous le beau soleil, la « princesse de la mer » ressemble à un désert. « Un cimetière même ! », déprime Alonso Igual, 62 ans, vieux loup de mer qui tient depuis plus d’une décennie un château sculpté dans le sable pour touristes sur le front de mer.

Tony, ici le 29 mai, s’installe tous les jours aux heures chaudes sur « son » banc de la plage. À Copacabana, un habitant sur trois a plus de 60 ans.

Casquette délavée, barbe moutarde, peau tannée par le soleil, Alonso crapote sa Marlboro en silence, les yeux perdus sur le trottoir mosaïque pavé de noir et blanc, en forme de vague. Autrefois (il y a trois mois seulement), le Tout-Rio s’y pavanait à pas lent, impérial en minislip de bain rouge. Désormais, des Cariocas au regard inquiet y tracent rapidement leur route, bouches et narines masquées de près. « C’est triste de voir ça. Personne n’ose s’arrêter pour mon château. Je fais zéro reais par jour ! Tout le monde a peur… », rumine Alonso avant de balancer un crachat sur la promenade.

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