Avec le Covid-19, la folie des prépublications scientifiques


En ces temps de pandémie, la recherche va vite. Très vite. Les articles scientifiques tout juste écrits sont mis en ligne sur des serveurs de prépublication scientifique avant même le processus de validation par les pairs et de sélection par les revues scientifiques qui permet, habituellement, de garantir une certaine qualité du travail scientifique. Si les outils de diffusion ouverte de la science étaient déjà disponibles avant l’apparition du Covid-19, ils sont devenus indispensables pour celles et ceux qui suivent de près l’actualité de la recherche sur la pandémie.

La presse et les réseaux sociaux s’appuient inévitablement dessus au risque de mettre en avant des recherches qui ne sont pas forcément très solides ou ne méritant pas d’être médiatisés. Los Angeles Times a, par exemple, été très critiqué pour avoir conclu sans précaution d’un article mis en ligne sur le serveur de prépublication biorXiv qu’une nouvelle souche du virus était plus contagieuse.

Et sur Twitter, l’article sur l’association de l’hydroxychloroquine avec l’azithromycine mis en ligne puis retiré par Christian Perronne, professeur à l’hôpital Raymond-Poincaré à Garches, a vite été utilisé pour appuyer les espérances de certains quant aux bienfaits de cette association médicamenteuse.

«Désinformer»

Si leur existence prend une place importante dans le débat public depuis quelques mois, les serveurs de prépublication ont émergé bien avant. Avec arXiv en 1991, les physiciens ont été les premiers à mettre en place le leur. Ils ont vite adopté l’utilisation du serveur qui leur permettait de travailler en collaboration intensive avec leurs collègues du monde entier sans attendre le long processus de validation des revues scientifiques.

Sur arXiv, il suffit aux chercheurs d’avoir deux articles validés par leurs pairs pour ensuite pouvoir poster leurs PDF sans modération. Les autres serveurs comme chemRxiv pour la chimie, medRxiv pour la médecine ou bioRxiv pour la biologie, ont mis plus de temps à se mettre en place et ont choisi des règles de modération un peu différentes les unes des autres. Certains demandent aux auteurs de s’enregistrer avec un mail académique, d’autres imposent une certaine structuration de l’article.

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Le serveur médical est celui qui a émergé en dernier. «Le projet MedRxiv a été évoqué en 2017 mais, à ce moment-là un mouvement contre l’utilisation des prépublications en médecine s’est mis en place, explique Hervé Maisonneuve, médecin et rédacteur du site spécialisé Rédaction médicale et scientifique. Certains ont fait valoir que la médecine n’était pas comme la chimie ou la physique et qu’une prépublication de médecine non relue par les pairs pouvait être utilisée par des personnes mal intentionnées pour désinformer le grand public.» Finalement, MedRxiv a été lancé mi-2019 et n’était pas encore très utilisé jusqu’à la pandémie.

Précaution

Depuis l’apparition du virus, par contre, c’est une avalanche. Le site MedRxiv reçoit entre 50 et 100 articles par jour à propos de Sars-CoV-2 et totalise à ce jour plus de 3 000 articles en ligne sur le sujet. MedRxiv n’est pas le seul serveur de preprints à voir son utilisation exploser depuis l’épidémie. BiorXiv, avec plus de 700 articles sur le sujet, et ChemRxiv, dans une moindre mesure, sont aussi submergés d’articles. Et comme des chercheurs travaillent aussi sur la recherche en train de se faire, un article qui a été mis en ligne sur biorXiv, affirme qu’il y a déjà plus de 16 000 articles scientifiques ont été écrits sur le Covid-19 en quatre mois dont plus de 6 000 prépublications. Cet article est évidemment à prendre avec précaution puisqu’il est lui-même… une prépublication.

Alexis Verger, biologiste au CNRS, s’enthousiasme : «La recherche va à une vitesse incroyable !» mais précise rapidement que «3 500 articles, c’est impossible à lire et à vérifier. De mauvais articles vont sans doute faire la une et il faut faire attention à ne jamais trop s’emballer».

Pour éviter de publier des articles totalement farfelus, les serveurs de prépublication ont mis en place quelques garde-fous. François-Xavier Coudert, chimiste au CNRS explique que le Conseil scientifique de ChemRxiv dont il est membre a décidé que «tant que ce n’est pas évident que l’article est faux, le rôle des modérateurs de chemRxiv n’est pas de déterminer la véracité ou pas : cela sera établi plus tard par la communauté scientifique». Seules les supercheries les plus évidentes sont donc filtrées par les serveurs de prépublication et le processus de relecture par les pairs et les revues scientifiques sera utile pour faire un tri beaucoup plus fin entre les articles scientifiques médiocres et peu utiles et ceux de qualité qui font avancer la recherche.

Effet d’aubaine

Pour expliquer ce foisonnement d’articles, Chloé-Agathe Azencott, bioinformaticienne à l’école Mines-ParisTech, avance qu’«il y a peut-être un double souhait chez les chercheurs. Celui de partager le plus rapidement possible avec sa communauté mais sans doute aussi celui d’être le premier à avoir publié le nom de la molécule qui deviendra le médicament qui soigne le Covid-19».

«Il y a des gens qui savent analyser des données de manière générique, qui voient la masse de données rendues publiques et qui se penchent sur la question» continue de la bioinformaticienne, mais «on ne devient pas épidémiologiste ou virologue du jour au lendemain», rappelle Alexis Verger.

Il peut aussi y avoir un effet d’aubaine même chez des chercheurs qui peuvent être dans le domaine. Sophie Sacquin-Mora, chercheuse au laboratoire de biochimie théorique du CNRS, pense qu’«actuellement certains voient bien que s’ils font parler de leur labo, ça sera plus facile de récupérer des fonds après».

Ce que redoutent le plus les chercheurs, ce sont les effets sur le grand public. Pour l’instant, il est difficile de savoir si la proportion de fake science répandue à l’aide de prépublications a augmenté pendant l’épidémie.

Buzz

Les responsables des serveurs essaient d’être très attentifs. Dès le début du mois de février, biorXiv a donné le bon exemple en retirant en quarante-huit heures, après de nombreuses critiques sur les réseaux sociaux, un article qui établissait des liens infondés entre le virus Sars-CoV-2 et le VIH. Cette rapidité a permis de limiter drastiquement la reprise de cette mauvaise information dans les médias.

Les chercheurs qui font le buzz en mettant en ligne des articles controversés sur des serveurs de prépublication choisissent parfois de les retirer après des critiques de la communauté, comme dans le cas déjà cité de Christian Perronne.

D’autres, comme Didier Raoult, choisissent de mettre en ligne leurs prépublications directement sur leur propre serveur ou sur Dropbox. Ce choix leur évite d’attendre la validation. Mais il laisse aussi moins de traces si on veut changer quelque chose discrètement et éviter les critiques. Les serveurs de prépublication imposent, eux, un système de traçabilité des différentes versions. Cette pratique d’auto-prépublication permet aussi aux fake sciences de se répandre sans aucun contrôle par les communautés de chercheurs au risque d’ajouter à l’épidémie de Covid-19, une épidémie de mauvaise science.


Martin Clavey





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