Covid-19 au Kenya : vous avez dit résilience ?


Samedi 6 juin 2020, matin. L’excitation parcourt les rues de Nairobi. Pour cause : le président Uhuru Kenyatta doit détailler dans un discours prévu à 11 heures les nouvelles mesures de lutte contre l’expansion du Covid-19 au Kenya. Deux points sont particulièrement attendus : la levée du couvre-feu, qui rythme les vies depuis deux mois et demi, et l’ouverture des frontières de certaines zones comme celles de Nairobi, fermée aux entrées et aux sorties de personnes depuis le 27 mars. Une perspective porteuse d’espoirs, dans un pays où les mouvements entre la capitale, qui concentre les opportunités d’emploi, et les zones rurales où résident 70 % de la population, sont d’ordinaire fréquents.

11 heures : les yeux rivés sur les téléphones portables ou les oreilles tendues vers la radio, le Kenya tout entier attend impatiemment l’annonce. Première déception, le discours est reporté à 14 heures. Il ne sera délivré que deux heures et demie plus tard.

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Un discours nécessairement mesuré

À 16 h 30, Uhuru Kenyatta apparaît sur le pas de State House, le palais présidentiel. C’est un exposé tout en mesure qu’il livre à un pays où le nombre de cas positifs de Covid-19 a passé la barre des 3 000.

« J’ai pris le temps de réfléchir à ce qui doit être fait. Si nous levons l’interdiction de circulation, comment cela nous aidera-t-il à lutter contre la pandémie ? Et si nous ne le faisons pas, comment l’interdiction affectera-t-elle notre économie, en particulier les microentreprises et ceux qui en tirent leur subsistance ? » commence Kenyatta. Et de poursuivre : « Je veux ouvrir le plus tôt possible et relancer l’économie », avant d’expliciter les modèles scientifiques bâtis par son équipe de médecins. Des arguments d’ordre sanitaire qui ont permis de trancher.

Au fil du discours, les mesures tombent : reprise progressive de l’école à partir du 1er septembre, constitution d’un conseil interconfessionnel pour décider des modalités de réouverture des lieux de foi, organisation par le ministère du Transport de réunions avec les parties prenantes du secteur pour statuer sur la reprise sous 7 jours des vols internes. Mais prolongation de la fermeture des frontières des comtés de Mombasa, Mandera et Nairobi et extension pour 30 jours du couvre-feu en vigueur, avec toutefois, un assouplissement. Dorénavant, l’interdiction de sortir ne vaut qu’entre 21 heures et 4 heures du matin (au lieu de 19 heures à 5 heures).

Un homme portant un masque facial passe devant des marchands ambulants vendant des fruits à Nairobi le 20 avril 2020. 
© SIMON MAINA / AFP

La prudence du discours de Kenyatta répond à la méfiance de l’opinion publique, secouée par les échos de violences policières qui auraient été commises à répétition ces dernières semaines dans plusieurs quartiers populaires. À l’heure où les mesures annoncées impactent à des degrés divers le quotidien des travailleurs en fonction des secteurs dans lesquels ils évoluent.

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La restauration reprend progressivement pour certains…

« Pour nous ici, rien n’a changé », affirme Steeve, qui s’occupe d’un kibanda, une cantine de rue. « Là [il montre le chantier en face], ils viennent tous les midis, c’est plein. » Il suffit de passer à partir de 12 h 30 pour s’en rendre compte : tous les bancs sont occupés par des travailleurs du quartier venus manger ragoût, ugali [farine cuite à l’eau] et sukuma wiki [feuilles de chou] pour quelque 250 shillings kényans [environ 2 euros].

Cette vitalité cache à peine une réalité plus sombre de la vie quotidienne. « Bon, à Kangemi [un bidonville] où j’habite, les gens triment , mentionne Steeve en cuisinant. Outre la perte d’emplois, le Kenya n’est pas épargné par une flambée de violences domestiques. UNWomen tire la sonnette d’alarme dans son dernier rapport « Covid-19 et l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles ». Si la réalité est déjà préoccupante en Europe, elle s’amplifie dans les communautés au Kenya où les sources de revenus faiblissent et où l’espace manque encore plus cruellement quand les écoles sont fermées et les enfants contraints de rester à la maison.

Depuis l’apparition des premiers cas de Covid-19, la plupart des familles ont des difficultés financières des ONG se mobilisent pour leur fournir les premières necéssités, et notamment des soins médicaux.
© YASUYOSHI CHIBA / AFP

À l’autre bout de la chaîne, Sonia dirige un restaurant haut de gamme, ouvert à Westlands il y a tout juste un an. « Au début du couvre-feu, j’ai essayé la livraison à domicile. Mais j’ai dû arrêter au bout de trois jours : ce n’était pas tenable », indique-t-elle.

Dès lors, c’est la réouverture que Sonia prépare. « J’ai commencé les démarches la semaine dernière », poursuit-elle pleine d’entrain. Mais rouvrir en satisfaisant toutes les contraintes légales n’est pas une mince affaire. Comme le stipule le formulaire envoyé par le ministère de la Santé aux restaurateurs le 24 avril, les mesures à tenir sont nombreuses et drastiques : affichage de panneaux de sensibilisation à l’hygiène, mise à disposition de désinfectants à base d’alcool, au minimum une personne à l’entrée pour effectuer le contrôle de la température du personnel et des clients ; les tables doivent être espacées de 1,80m ; en cuisine, un mètre doit séparer les préparateurs… et, surtout, le personnel doit avoir été testé négatif au Covid-19 par un laboratoire certifié par le gouvernement. Une démarche à renouveler tous les 14 jours. Ce, alors qu’il semblerait que les tests manquent… ce qui oblige à se tourner vers les laboratoires privés, où le test coûte en moyenne 100 dollars [environ 90 euros].

Le Kenya a annoncé le déploiement de laboratoires supplémentaires pour augmenter le nombre de tests, notamment dans les entreprises privées. 
© SIMON MAINA / AFP

Ces mesures drastiques impliquent que, à quelques exceptions près, seuls quelques big players, à l’instar des chaînes Java House ou ArtCaffé, rouvrent pour l’instant. « Eux bénéficient d’économie d’échelle impraticable pour les petits restaurateurs », soupire Sonia. Heureusement, le secteur s’organise. La plateforme EatOut a, par exemple, réuni son tissu de restaurateurs dans un groupe WhatsApp où chacun peut partager son expérience dans un cadre informel. Quant au loyer, « le propriétaire a accepté un étalement des paiements », indique Sonia. Un enjeu immobilier de taille, car dès que le gouvernement a annoncé la réouverture des restaurants fin avril, certains propriétaires se sont mis à réclamer leurs loyers, parfois gelés provisoirement.

Cet enjeu, Simon, vendeur de fleurs dans une petite rue de Westlands depuis 2005, l’expérimente différemment.

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… alors que les fleurs fanent pour tous

Son emplacement à même la rue, Simon le rémunère de façon informelle à la municipalité, dont des agents viennent irrégulièrement percevoir leur dû. En sus, Simon est convenu d’un arrangement avec les gardiens de la maison en face de son stand : il leur verse un pourboire pour veiller sur les fleurs lorsqu’il rentre chez lui à Kiambu le soir.

Mais depuis deux mois, difficile de joindre les deux bouts : « D’habitude, les gens s’arrêtent en voiture et achètent un bouquet. Mais maintenant c’est très mauvais. Les gens ont peur qu’il y ait des maladies parce que les fleurs passent entre de nombreuses mains. » Si son commerce évolue dans le secteur informel, Simon a bien conscience de l’écosystème plus large dans lequel il s’inscrit. Ses fleurs, il les achète à un homme-relais qui les récupère lui-même dans de grandes exploitations à Nakuru et Thika. «  On vend celles qui sont rejetées par l’Europe », constate-t-il avec pragmatisme.

Ce marché des fleurs, Aldric et Isabelle Spindler, fondateurs de Red Lands Roses, le connaissent par cœur. Propriétaires depuis 1996 d’une ferme de 28 hectares à Ruiru, à 35 km au nord-est de Nairobi, ils cultivent avec une équipe de 550 employés plus de 200 variétés de roses pour des clients internationaux. « On est spécialisés dans le très haut de gamme à travers la vente directe », explicite Isabelle. « La Russie est de très loin notre premier client ; on y réalise autour de 50 % de notre chiffre d’affaires », souligne Aldric, qui fournit, par exemple, des magasins d’Agnès b. à Hongkong ainsi que d’autres prestigieuses maisons.

Beaucoup d’horticulteurs kényans n’ont plus rien exporté depuis la première semaine de mars et les premières restrictions. D’autant plus que les mariage et funérailles ont été annulés.
© SIMON MAINA / AFP

Pour des raisons fiscales et de demandes, l’horticulture reste un marché quasi exclusivement d’exportation. « On est exportateurs nets ; si on commence à vendre localement, on perd ce statut », indique Isabelle. L’industrie florale contribue à hauteur de 1,06 % au PIB du Kenya et constitue également l’un des plus gros pourvoyeurs d’emplois du pays, avec plus de 100 000 emplois directs et environ 2 millions d’emplois indirects, selon le Kenya Flower Council.

Mais la crise sanitaire pourrait malheureusement rendre ces chiffres caducs. À leur échelle, alors qu’ils produisent en moyenne 50 000 tiges par jour, Aldric et Isabelle indiquent avoir produit seulement la moitié au mois de mai. « Et encore, contrairement à d’autres, on n’a pas dû faire face aux inondations en avril. » Et de poursuivre : « On a tenu avec les réserves de trésorerie qu’on avait. Fin mars, on a dû mettre la moitié du staff en temps partiel », reprend Isabelle. Les grandes exploitations risquent également de ne pas s’en remettre. « Il est encore trop tôt pour savoir », tempèrent Isabelle et Aldric à l’unisson.

À Simon revient la conclusion : « La Saint-Valentin, c’était avant le corona… Là, j’ai bien vendu. » Lointaine époque bénie. Alors que les roses fanent, la pandémie reste contenue. Mais combien de temps cet équilibre économico-sanitaire délicat peut-il tenir ?



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