Covid-19 : au Mexique, quand on mène, on ne compte pas sur les chiffres


Les morts qui comptent, ce sont ceux qu’on compte et pas ceux qu’on ne compte pas. L’épineux problème de la sous-évaluation des décès du Covid-19 et du manque de tests se présente, avec plus ou moins de virulence, dans tous les pays. Au Mexique, le gouvernement s’échine tellement à faire disparaître cette question du discours public, qu’il tombe dans une impasse rhétorique.

La stratégie d’Hugo López-Gatell, le vice-ministre à la Santé, le préposé Covid du gouvernement, est de tout avouer. Il y aurait trois fois plus de morts du coronavirus à Mexico que ce que montrent les chiffres officiels ? «C’est une évidence !» Il n’y a pas de tests ? «Les tests ne sont pas nécessaires.» Il n’y a pas de statistiques fiables ? «Les chiffres ne sont pas nécessaires.»

«Nous sommes face à un phénomène incommensurable. Vouloir le mesurer, c’est tomber dans la tromperie», philosophe López-Gatell. Pourtant, le président Andrés Manuel López Obrador aime les chiffres : sur YouTube, il publie des vidéos de ses monologues, des réflexions graphiques en main sur la façon dont le Mexique a «dompté le coronavirus».

Elégants euphémismes

Hugo López-Gatell accepte placidement de fournir son chef en chiffres. Il les présente longuement chaque soir tout en affirmant qu’ils sont incomplets et qu’ils échouent à donner une image de la réalité. Armé de ces statistiques surabondantes et d’une solide dose de suffisance intellectuelle, l’éloquent López-Gatell est parvenu à convaincre que le taux de mortalité et le taux de létalité exacts du Covid sont insignifiants, mais que son attirail de graphiques dessine l’évolution précise de la propagation du virus au Mexique. Le pic de contagions est pronostiqué de manière précoce, puis repoussé avec d’élégants euphémismes : «La phase descendante de la courbe épidémiologique est en stagnation.» La phase descendante n’existe pas. Mais la mentionner permet de lui donner un semblant d’existence.

Pour López Obrador, rien n’est incommensurable. Le 23 mai, depuis un salon lambrissé du palais présidentiel, il tranchait : «Nous allons beaucoup mieux que d’autres pays. Il n’y a pas de chiffre de mortalité caché puisque nous ne pouvons pas cacher les morts. Pardon d’avance pour ces pays, mais en Belgique il y a 14 ou 15 fois plus de morts par million d’habitants que dans notre pays, et en Espagne 11 fois plus.» López Obrador passait outre le fait que la Belgique intègre tous les décès suspects dans ses statistiques du Covid-19, le Mexique faisant exactement l’inverse. Pour le président, les morts sont bien comptés.

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La population est donc priée de croire que les décisions sont prises sur bases de tendances clairement dessinées par des chiffres dont on reconnaît qu’ils sont lacunaires, tout en expliquant que disposer de statistiques précises n’est pas nécessaire, car c’est une tromperie de dire qu’on peut embrasser l’incommensurable, mais les chiffres, dont il ne faut pas s’imaginer qu’ils reflètent la réalité – c’est une évidence – nous montrent clairement que l’épidémie est domptée et que le Mexique va beaucoup mieux que la Belgique.


Emmanuelle Steels Correspondante à Mexico





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