Covid-19 : les députés passent à l’attaque


La fin du confinement sonne l’heure de l’instruction. Cantonnés pendant des semaines au rôle d’observateurs passifs de la pandémie, les parlementaires s’apprêtent à ouvrir l’épais dossier des ratés de la gestion de la crise. Manque de masques, absence de tests, gestion chaotique des Ehpad, organisation territoriale du système de soins… Les auditions vont s’enchaîner pendant six mois, à l’Assemblée nationale d’abord, puis au Sénat, dans l’espoir de mettre en lumière puis de combler ces « failles » qu’Emmanuel Macron a lui-même constatées. Alors que la défiance dans l’opinion est palpable et qu’une soixantaine de plaintes ont été déposées contre le gouvernement, certains membres de la majorité appréhendent un « déballage politique », quand d’autres, au contraire, attendent une « clarification nécessaire » après des mois de querelles et de polémiques. « S’il faut crever l’abcès, allons-y », balaye un député LREM qui, en coulisse, n’a pas épargné ses critiques.

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Le président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand, qui devait initialement présider la commission, y a finalement renoncé, laissant sa place à la députée LREM Brigitte Bourguignon, qui sera épaulée de deux Républicains, Damien Abad comme vice-président et Éric Ciotti comme rapporteur général. Et chacun, déjà, affûte ses questions. Une ultime réunion devait se tenir lundi soir entre les membres de la « task force » d’une douzaine de députés constituée par Les Républicains pour enquêter sur le « cas » Covid-19. « Nos questions porteront beaucoup sur les masques, les tests et la gestion des Ehpad », résume Éric Ciotti, qui dit vouloir comprendre, par exemple, « pourquoi une note écrite pour Santé publique France en 2019 par un épidémiologiste grenoblois recommandant de maintenir un stock d’un milliard de masques au niveau national n’a pas été suivie. Cette année-là, seuls 100 millions de masques ont été commandés, semble-t-il… »

Jérôme Salomon, acteur central de la crise

Les députés se sont adaptés aux municipales et n’entendront les responsables politiques qu’après le 28 juin. Les auditions débuteront par un personnage clé : Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé. « C’est une excellente entrée en matière, estime le LR Julien Aubert, parce qu’il a joué des rôles multiples. Jérôme Salomon, c’est à la fois l’histoire, puisqu’il conseillait la ministre Marisol Touraine, de 2013 à 2015, sur la sécurité sanitaire. C’est aussi le lanceur d’alerte qui a prévenu le candidat Macron en 2017 que la France n’était pas prête. C’est encore le pilote qui a décidé ensuite des stratégies et des revirements de stratégies. C’est enfin le fusible idéal, aujourd’hui, pour des politiques qui voudraient se protéger. Il est peut-être temps que ce fonctionnaire, qui n’est pas neutre politiquement, livre son témoignage… »

Le lendemain, mercredi, seront entendus les dirigeants de l’agence Santé publique France, responsables notamment des commandes publiques de masques pendant la crise – commandes qui ne sont pas arrivées à temps. Puis le président du conseil scientifique Jean-François Delfraissy, qui confiait dans une récente interview au JDD que le confinement avait été nécessaire parce que la France ne disposait pas déquipements : « Ce n’était pas une bonne décision, mais la moins mauvaise, étant donné les outils que nous avions : 3 000 tests par jour quand les Allemands en avaient plus de 50 000. » Le professeur marseillais Didier Raoult sera auditionné le 24 juin et l’ex-ministre de la Santé Agnès Buzyn, candidate LREM à Paris, le 30 juin, juste après le second tour. Suivront les anciens ministres de la Santé Marisol Touraine, Roselyne Bachelot, Xavier Bertrand » « Il est essentiel que nous comprenions ce qui a fait qu’à un moment donné aucun mécanisme d’alerte ne s’est activé », insiste le vice-président de la commission d’enquête, Damien Abad. « S’agit-il d’une défaillance administrative, politique, des deux, d’un changement de doctrine ? Nous devrons en tirer les leçons. »

Pourquoi autant de morts dans les Ehpad ?

La situation des Ehpad sera aussi scrutée à la loupe, le nombre très élevé de décès dans ces établissements (12 000 morts fin mai) ayant révélé des manquements profonds. « Au-delà des manques matériels, en tests, en masques, la crise sur le terrain a été gérée de manière désastreuse par les agences régionales de santé (ARS) », accuse Éric Ciotti. Les membres de la commission ont prévu des visites sur les sites, dont certains font également l’objet de plaintes en justice.

Et ensuite ? La commission peut théoriquement travailler jusqu’au 2 décembre, mais plusieurs rapports d’étape devraient permettre d’intégrer ses enseignements aux travaux parlementaires d’automne. « Ma seule inquiétude, confie Damien Abad, est la forme d’autosatisfaction que j’ai sentie hier chez le président au cours de son allocution. Je ne vois pas comment nous corrigerons nos erreurs s’il n’accepte pas de voir la réalité en face. » Si tant est que cette réalité soit facile à appréhender… Les Français, dont l’été sera rythmé par les auditions des deux assemblées, auront donc six mois pour en juger.



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