Covid-19, l’Europe est-elle sortie d’affaire ?


La pandémie de Covid-19 « continue de s’accélérer », avec « un million de cas signalé en seulement huit jours », a prévenu, lundi 22 juin, le directeur général de l’OMS. Dans ce contexte, certaines scènes vues en France lors de la fête de la musique dimanche soir ont pu inquiéter.

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► « Le virus continue de circuler en France »

Pascal Crepey, enseignant-chercheur en épidémiologie et biostatistiques à l’École des hautes études en santé publique à Rennes

Sans vouloir jouer les Cassandre, tant que nous ne disposons pas de traitement efficace ni de vaccin, on ne pourra pas dire que l’épidémie est derrière nous. Même si on arrivait à éradiquer le virus du territoire français, il continuerait à circuler ailleurs dans le monde. La crise est donc loin d’être derrière nous. Mais il existe différents niveaux de crise. Nous sommes dans une phase de vigilance et non plus dans une phase d’action défensive. Nous pouvons donc retrouver un semblant de vie normale… un semblant seulement.

Il y a des clusters dans à peu près toutes les régions françaises et leur nombre ne semblent pas diminuer au contraire (74 clusters étaient « en cours d’investigation » dans le pays au 16 juin, NDLR). La bonne nouvelle c’est que nous sommes capables de les détecter et de remonter les chaînes de transmission pour arriver à les « éteindre » à temps. C’est le signe que le système de surveillance fonctionne. En revanche cela signifie aussi que le virus continue de circuler et que nous ne sommes donc pas sortis d’affaire.

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On peut s’inquiéter de voir des images de rassemblements importants comme lors de la fête de la musique. Ce qui peut nous rassurer c’est que le virus se transmet plus facilement dans les lieux confinés et aujourd’hui la plupart de ces gros rassemblements se déroulent dans des lieux ouverts. Il faudra attendre quelques jours pour voir si l’on observe un petit rebond de l’épidémie. Cela ne sert à rien de stigmatiser les personnes qui participent à ces rassemblements. Nous devons apprendre à vivre avec le virus, ce qui ne veut pas dire arrêter de vivre.

Cependant, je pense qu’il va nous falloir être beaucoup plus patients et surtout beaucoup plus prudents concernant la réouverture des boîtes de nuit. Ce sont des espaces confinés où il y a en général beaucoup de monde et où il est complètement impossible de respecter les mesures de protection comme la distanciation sociale. En Corée du Sud, l’ouverture des boîtes de nuit a conduit à la sur-propagation du virus. Pour moi, c’est un vrai risque de santé publique.

Il y a quelques semaines, je vous aurais dit que la saison estivale allait bien se passer en France. Mais si l’on considère l’augmentation du nombre de clusters identifiés et le faible impact de la météo pour faire décroître l’épidémie, je pense que les voyages internationaux vont devoir être étudiés au cas par cas.

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La situation aux États-Unis m’inquiète particulièrement. Le climat est le même qu’en France dans une majorité des États. Or, là-bas, l’épidémie est revenue à une phase exponentielle. C’est la preuve que sans mesures de protection, sans masques, sans surveillance et sans remonter les chaînes de transmission, le virus peut très facilement se propager.

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► « On a quitté le pic de la montagne, à présent on est dans la plaine »

Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale à l’université de Genève.

Nous n’avons pas besoin de nous inquiéter outre mesure. Mais oui, il faut rester vigilant. En Europe de l’Ouest, la décrue est très prononcée, les clusters ne deviennent pas des foyers épidémiques, les territoires restent sous contrôle.

On a quitté le pic de la montagne, à présent on est dans la plaine. Il y aura toujours des clusters, le virus circule toujours en Europe, il n’a pas été éradiqué comme en Nouvelle-Zélande où ce sont des personnes étrangères à l’île qui ont amené le virus. Mais nous ne sommes pas concernés par l’alerte de l’OMS qui s’inquiète de la hausse du nombre de contaminations au Covid-19.

Plusieurs points peuvent expliquer ce phénomène. Sur le continent, les systèmes de santé sont relativement homogènes et protecteurs, les gestes barrières ont été respectés, on suppose que le virus progresse moins avec la chaleur estivale. Le confinement a pu être suivi, les gens étaient protégés même s’ils n’allaient pas au travail. Et le déconfinement s’est fait tardivement, la décrue était déjà bien prononcée. Ce ne fut pas le cas aux États-Unis où certains États ont levé les mesures de confinement alors que la courbe épidémique était en pleine croissance.

Cela dit, il reste difficile de dire si l’Europe connaîtra une deuxième vague ou non puisqu’on ne connaît pas les déterminants de celle-ci. À Djibouti, aujourd’hui en plein dans une deuxième vague comme l’Iran, l’Arabie saoudite ou la Floride, on se doute que les rassemblements de l’Aïd ont joué un rôle, même si cela demeure une hypothèse. Si les personnes qui ont profité de la fête de la musique en France ce week-end n’ont pas porté de masque, on observera peut-être une hausse du nombre de cas dans quelques jours.

La seule chose certaine, c’est que le virus se propage dans des lieux clos, bondés, peu ventilés, humides comme les abattoirs, les mines, ou les maisons de retraite. C’est ce qui explique la recrudescence des cas en Allemagne, en Suède et en Pologne. Mais lorsqu’on s’attarde sur les chiffres, le nombre de contaminations par million d’habitants reste stable et comparable aux autres pays européens.

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Si un État était touché, les autres se sentiraient menacés. Il faudra s’inquiéter si la progression du virus devient exponentielle. Mais nous avons la capacité de sonner l’alerte générale. De plus aujourd’hui, on connaît mieux la maladie, on est davantage prêts : on sait comment elle se propage, on sait que les enfants sont peu touchés, que le port du masque est efficace.

Cependant, il n’y a pas encore de vaccin, et on ne peut pas être certain de repousser les assauts d’une seconde vague. La vraie question, si jamais une deuxième vague arrive, sera : comment retarder le confinement ? En tout cas pour l’instant, la dynamique est bien engagée.

Propos recueillis par Laureline Dubuy et Marie Terrier



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