le lourd tribut des Navajos, abandonnés par Washington


Dans la Navajo Nation, qui regroupe 175 000 Amérindiens au nord-est de l’Arizona, le coronavirus fait des ravages. À ce jour, 6 800 personnes ont été contaminés, et 322 personnes sont mortes. Un lourd bilan pour une communauté où le premier cas a été diagnostiqué le 17 mars. Le scénario désormais classique : un important rassemblement religieux d’où des gens infectés repartent et répandent le virus.

Plus grave, explique Delores Greyeyes, bénévole pour le Fonds de soutien aux indiens navajos et hopis (Navajo Hopi Covid-19 Relief Effort), c’est un abandon manifeste des autorités fédérales qui a permis à la maladie de prospérer. Manque d’eau potable, sous-dimensionnement de l’offre médicale, fonds promis non versés et « profanation de la Terre-Mère »… Delores Greyeyes raconte son peuple, ces « oubliés du gouvernement fédéral ».

Chez les Navajos, l’infection au nouveau coronavirus sonne comme un rappel du dénuement d’une communauté isolée dans l’ouest américain.
Crédits : Gregory Philipps

Radio France

Vous travaillez pour le Fonds de soutien aux indiens navajos et hopis. Quelle est votre mission ?

Notre histoire n’est pas totalement écrite. Elle est faite d’histoires, et ce sont nos anciens qui les connaissent. Sur la façon de faire pousser les plantes, sur le cycle de la Lune…

Nos aînés – nombre d’entre eux ont plus de 80 ans, parfois jusqu’à 100 ans – sont donc une ressource majeure pour la communauté, sa mémoire. Ils sont notre première priorité.

Nous ne voulons pas qu’ils aient à venir dans les magasins parce que personne ne sait vraiment qui a la Covid-19 et que nombre de gens choisissent de ne pas porter de masque. Leur fournir de la nourriture et la livrer chez eux les dispense de s’exposer.

Des volontaires préparent des colis alimentaires, notamment pour les personnes âgées et leurs animaux de compagnie.
Des volontaires préparent des colis alimentaires, notamment pour les personnes âgées et leurs animaux de compagnie.
Crédits : Grégory Philipps

Radio France

Pourquoi la Nation Navajo est-elle si touchée par le virus ? 

La Nation Navajo est une communauté très rurale. Pendant des années, elle a tenté de se doter d’infrastructures – électricité, logements, eau courante… Mais pour tout cela, il faut de l’argent, et nous n’en avons jamais eu. Une bonne part de la prévention contre le coronavirus consiste juste à pouvoir se laver les mains. Or ici, les gens doivent se contenter d’un réservoir de 190 litres d’eau, peut-être de deux, en attendant le prochain camion d’eau potable [30 à 40 % des maisons de la réserve Navajo n’ont pas accès à l’eau potable, ndlr].

Pour les gens d’ici, avoir à se laver les mains pendant vingt secondes [plusieurs fois par jour], c’est un gaspillage d’eau. Ils n’en ressentent pas le besoin.

Par ailleurs, il y a chez les Navajos un fort taux de diabète, de maladies cardiaques. Et tout simplement, aussi, un manque de soins médicaux. Pendant longtemps, il n’y a pas eu de tests disponibles ici. Lorsqu’ils se présentaient au dispensaire avec ce qu’ils pensaient être des symptômes de la Covid-19, on disait aux gens de notre tribu : « Rentrez chez vous, surveillez votre fièvre et revenez seulement si votre état se détériore. »

Dans la plupart des cas, on a attendu trop longtemps. Et c’est pour ça que nous avons autant de morts. D’autant que ces gens avaient aussi de la famille, qui leur rendait visite, sans savoir, au départ, à quels risques ils s’exposaient.

Dans la réserve Navajo, il a fallu du temps pour que le risque de contagion soit compris. Désormais, les malades sont isolés.
Dans la réserve Navajo, il a fallu du temps pour que le risque de contagion soit compris. Désormais, les malades sont isolés.
Crédits : Grégory Philipps

Radio France

Avez-vous le sentiment que Washington est conscient de vos besoins ? 

Pas du tout. Je pense qu’on peut dire que nous sommes les oubliés du gouvernement fédéral. Ils viennent nous voir, ils voient dans quel environnement on vit, et ils nous font toutes sortes de promesses.

En période électorale, des sénateurs, des représentants, viennent chercher nos voix, nos votes. Mais une fois passée la colline, ils nous oublient.

Et c’est si facile : Washington est à des milliers de kilomètres d’ici, à cinq heures d’avion. Même pour nos représentants au Congrès ou nos sénateurs à Phoenix, nous sommes à près de cinq heures de route.

La route 160 traverse la Nation Navajo, isolée aux confins de l'Arizona, à cinq heures de voiture de Phoenix.
La route 160 traverse la Nation Navajo, isolée aux confins de l’Arizona, à cinq heures de voiture de Phoenix.
Crédits : Grégory Philipps

Radio France

Un exemple : des fonds ont été débloqués pour lutter contre la Covid-19. Mais pour l’instant, la Nation Navajo n’a reçu que 40 % des sommes promises. Et encore, il nous a fallu attaquer en justice le gouvernement pour recevoir cet argent. La discrimination continue pour notre peuple, qui souffre.

Nous n’avons pas plus de six à sept centres médicaux dans la réserve. Très souvent, les gens ne s’y rendent pas parce que cela va représenter beaucoup de paperasserie et une longue attente. Pour que, à la fin, on leur donne des médicaments antidouleur et qu’on leur dise de rentrer chez eux.

Depuis un certain nombre d’années, les médecins ne veulent plus venir travailler ici. Nous en avons de moins en moins. Nous avons aussi un grand besoin d’infirmières pour prendre soin de notre communauté.

La communauté Navajo a un lien fort à son environnement. Et les changements dont il fait l’objet vous inquiètent…

Des facteurs environnementaux ont effectivement un fort impact sur la santé de notre peuple, au sein duquel on dénombre de nombreux cas de cancer. L’extraction minière, d’uranium notamment, une profanation de la Terre-Mère.

De grands groupes ont pratiqué des activités risquées dans la région, qui ont affecté la Nation Navajo comme les Hopi. 

L’alimentation nous a aussi affectés. Quand vous allez dans une épicerie, vous trouvez des rayons de sucreries, des rayons de chips, des rayons de sodas… Tous les produits malsains que l’on vend à notre peuple et qui sont la cause du diabète chez les gens inactifs. Les mêmes qui n’ont pas les moyens d’acheter les fruits frais ou les légumes dont ils auraient besoin pour rester en bonne santé.

Chez nous, un grand nombre de personnes ont abandonné le jardinage parce qu’il ne pleut plus. Le climat a vraiment changé. Avant, quand j’étais jeune, je passais la journée dehors à garder les moutons, et tout allait bien. L’autre jour, j’ai passé quelques heures sous le soleil et ma peu était brûlée lorsque je suis rentrée.

 À lire en complément : L’étonnante démocratie des Navajos, par Géo





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