Quand la COVID-19 entre à la maison


Un texte de Carolyne Brochu

Nous revenions son père et moi d’une magnifique matinée au golf. La vie avait presque repris son cours normal. Nous sommes à la fin mai, l’été à nos portes, le déconfinement annoncé dans plusieurs secteurs d’activités. Nous étions légers avec cette sensation des jours meilleurs devant nous.

Le téléphone sonne, à l’autre bout du fil, notre fille en larmes, avec d’énormes sanglots dans la voix maman j’ai la COVID. C’est le choc. Je m’empresse de lui demander si elle va bien. Oui, me répond-elle.

Une heure plus tard, on reçoit l’appel d’une infirmière de la santé publique. Nous sommes maintenant catalogués comme étant un contact d’un cas COVID. Pénélope doit être isolée au sous-sol sans aucun contact avec le reste des membres de la famille. Ses deux jeunes frères, mon conjoint et moi devons vivre à deux mètres de distance les uns des autres dans la maison pendant 14 jours.

On nous informe que nous passerons le test sept jours après notre dernier contact avec Pénélope. Sept longues journées à attendre et à tenir un registre de nos différents symptômes. Si l’un des quatre membres reçoit un diagnostic positif dans sept jours, nous devrons repartir le compteur à zéro et demeurer confinés 14 jours supplémentaires.

Dans notre situation, ça veut dire que nous pourrions être presque deux mois confinés!

Pénélope, 17 ans, atteinte de la COVID-19 est confinée au sous-sol de la résidence familiale.

Photo : Radio-Canada / Carolyne Brochu

Nous faisons maintenant partie des statistiques. Une enquête épidémiologique est enclenchée. Le CIUSSS MCQ en a mené plus de 2 055 jusqu’ici.

Mais l’impact de la maladie ne se limite pas qu’à nous. Six amis que Pénélope a vus dans les 48 heures précédant son test, pendant plus de 15 minutes, à moins de deux mètres de distance font aussi partie de l’enquête. Quatre amis qu’elle n’avait pas revus depuis la fermeture de son école en mars. Une soirée retrouvailles lourde de conséquences. Et deux amies d’enfance qui habitent notre quartier avec qui elle a pris un bain de soleil dans la cour.

Trois adolescentes

Pénélope entourée de ses deux amies d’enfance lors d’un voyage familial en 2018.

Photo : Radio-Canada / Facebook, Annie Branchaud

La maladie de la culpabilité

Les dommages collatéraux sont importants et le sentiment de culpabilité prend soudainement énormément de place.

À commencer par Pénélope qui se sent coupable d’avoir ramené le virus à la maison sachant que son père gestionnaire d’une PME ne pourra plus aller au bureau. De mon côté, je m’estime chanceuse d’être en télétravail depuis deux mois.

Mais je me sens coupable aussi. Je n’aurais peut-être pas dû envoyer Léo, le cadet de la famille, à l’école ?

Si certains parents ont déjà ressenti de la gêne d’appeler à l’école pour annoncer que leur enfant avait des poux, imaginez un instant le sentiment que l’on peut ressentir en écrivant qu’il sera absent parce que sa sœur a le coronavirus?

Même si la santé publique se fait rassurante en indiquant que les contacts des contacts n’ont pas à se faire tester, qu’ils ne sont pas visés par l’enquête, nous sommes très conscients du stress que cette nouvelle génère autour de nous. Chez le personnel de l’école, les employés de mon conjoint et les parents des amis de Pénélope.

Ce sentiment d’impuissance de faire vivre du stress à tous ces gens.

Et puis cette phrase, comme un baume, dite par son père dans les cinq dernières années de sa vie, Pénélope n’a jamais été aussi heureuse et épanouie que dans les deux derniers mois, jamais je ne regretterai d’être embarqué avec elle dans cette aventure-là.

C’est vrai que Pénélope adore son travail. Affectée à l’hygiène et la salubrité, dans les dernières semaines elle s’affairait à désinfecter les étages des cas COVID. Elle préférait ça, pouvant demander aux malades s’ils allaient mieux.

Confinée dans son sous-sol, elle se soucie toujours d’eux. Je me demande combien nous en aurons perdus pendant mon absence, me dit-elle quelques jours après le résultat de son test.

Une jeune femme fait un égoportrait.

Pénélope Guay, 17 ans, travaillait dans un CHSLD depuis avril dernier.

Photo : Radio-Canada / Carolyne Brochu

Les jours passent. Je n’ai pas de symptômes mis à part cette énorme boule d’anxiété dans le ventre. C’est lourd de vivre dans l’attente avec cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes.

Je prends des nouvelles de ma fille via messenger.Ça va ma belle, avais-tu peur d’être malade?

Non, j’avais peur que les autres le soient à cause de moi.

Pénélope, 17 ans

Autre effet néfaste de cette maladie. La COVID-19, nous éloigne de ceux qui ont le plus besoin de nous. Je ne peux la prendre dans mes bras pour la consoler. Je ne peux non plus coller mon grand pour le rassurer, faire des massages à mon petit Léo pour qu’il s’endorme le soir… et je ne peux trouver de réconfort dans les bras de mon amoureux.

Une pensée soudaine, pour tous ces malades qui sont morts seuls, sans la chaleur de leurs proches. Le cœur me serre. Quelle terrible maladie. Quelle tragédie humaine.

Je mesure toute la chance que nous avons de ne pas avoir de symptômes.

Je m’accroche à tous les articles qui font référence aux asymptomatiques. Comme cet extrait paru dans le magazine Québec Science. D’après Donald C. Vinh, médecin au CUSM, on peut être asymptomatique et ne pas transmettre le virus. Des gens peuvent être infectés sans aucun symptôme et ne seront pas contagieux, car leur système immunitaire est capable de contrôler ou d’éliminer l’infection.

Une semaine a passé. Les nouvelles sont encourageantes. Les amis de Pénélope ont tous reçu un résultat négatif. De notre côté, nous sommes en attente de nos résultats.

Si tout va bien, dimanche prochain nous serons de retour sur les verts. Pour Pénélope, un déconfinement juste à temps pour vivre sa dernière journée au secondaire. Une remise de diplôme qui sera plus que symbolique pour elle. Car elle a définitivement quitté l’adolescence au cours des dernières semaines pour rejoindre le monde des adultes.



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