Que reste-t-il du visage à l’heure du Covid-19 ?


« Et l’aventure, la grande aventure, c’est de voir surgir quelque chose d’inconnu chaque jour, dans le même visage, c’est plus grand que tous les voyages autour du monde. » Écrivait Alberto Giacometti. Visage, mais aussi bobine, frimousse, minois, poire, trombine, tronche, binette, autant de mots pour désigner la figure humaine.

Le visage est ce qui apparaît chez l’humain non couvert, ni voilé, ni masqué. L’expression « à visage découvert » signifie que l’on s’exprime en toute franchise. Ce mot vient de l’ancien français vis (« visage »), usuel jusqu’au XVᵉ siècle, on retrouve encore aujourd’hui l’expression vis-à-vis (« face-à-face »).

Se tenir face à l’autre, c’est une posture éthique qui engage puisque l’on se présente à visage découvert, sans fard, bon pied bon œil si on lui a tapé dans l’œil même si, il ou elle, fait la fine bouche, mais motus et bouche cousue !

Les yeux, la bouche, le nez, les oreilles autant de portes d’entrée des impressions sensorielles qui permettent d’apprécier son environnement ; ces balcons du visage sont des ouvertures du possible, une épreuve de vérité entre soi et l’autre, soi et le monde alentour. Tenir face à ce qui se présente devant et recevoir en pleine face l’épreuve de vérité qu’est la rencontre avec un autre visage. Chacun de ces visages porte une histoire de visages qui composent les récits d’une mythologie de l’intime.

Une rencontre avec l’autre

Rencontrer l’autre, c’est avant tout le rencontrer dans son visage, face à face, mais cet autre n’est pas réduit à son apparence, il nous faut franchir la façade afin d’accéder au non visible, à ce qui compose le sujet dans toute sa différence.

Pour le philosophe Emmanuel Levinas, la rencontre avec le visage d’autrui est une expérience éthique fondatrice qui est au cœur de sa pensée. Il écrit notamment :

« L’épiphanie du visage ouvre l’humanité […]. Par le langage, elle instaure une communauté humaine où les interlocuteurs restent absolument séparés, mais fraternels. »

Lévinas utilise le terme d’origine grecque « épiphania » qui signifie « manifestation du Seigneur », mais souligne surtout la soudaineté de l’apparition, son caractère saisissant pour celui qui en fait l’expérience.

La rencontre vis-à-vis appelle une réponse, elle invite à la parole, et engage les locuteurs.

Une surface sensible

Le visage est une carte de mémoire, une surface d’inscription des événements qui lui arrivent et qui le marquent : il est une surface sensible de contact-peau entre le dehors et le dedans, une interface exposée aux regards. C’est ainsi faire le choix de l’humanité dans toute sa vulnérabilité.

Dans le contexte actuel de pandémie de Covid-19, parmi les mesures barrières, il est vivement recommandé de porter un masque lorsque la distance d’un mètre ne peut s’appliquer. Dès lors, c’est une partie du visage qui se dissimule au regard d’autrui ne laissant visibles que les yeux. Cette situation est exceptionnelle puisque se masquer le visage dans l’espace public aujourd’hui est une mesure sanitaire afin de protéger les autres d’une éventuelle contamination.

Toutefois, nous constatons qu’il est une gêne dans les interactions sociales puisque nous nous distinguons et nous reconnaissons par le visage et le jeu des expressions de l’ensemble de ses différentes zones qui interagissent entre elles.

Ainsi, le masque sépare et dissimule certaines parties du visage si bien qu’il est difficile d’y lire ses mouvements et le friselis d’émotions qui s’y rapporte. Le port du masque, préconisation publique, indique un retrait social momentané tout en permettant paradoxalement un rapprochement physique en considérant son efficacité anti-projections (d’éventuelles gouttelettes contenant la Covid-19 chez les personnes infectées).

Mais c’est une proximité distanciée, formule oxymorique, car cet arrêt sur un visage en partie dissimulé, distend le lien social (on cache quelque chose de soi, ce qui éloigne de l’autre). Les visages sont indifférenciés par le voilement de ses traits distinctifs puisque la reconnaissance faciale se porte sur le triangle yeux-nez-bouche.

Dépossession

Le porteur du masque est dépossédé de son visage (défiguré) et d’une partie de son identité qui dès lors échappe à la lecture de l’interlocuteur puisque même la voix est légèrement assourdie par l’écran de tissu. Le visage, lieu où regard et voix s’associent est le lieu où l’enfant venant au monde apprend à lire les émotions ; en ce sens, la face est un miroir dans lequel l’enfant se reconnaît, mais découvre aussi son environnement comme un espace à explorer et à comprendre. Mais voir n’implique pas uniquement l’œil comme organe, mais le regard dans toute sa profondeur et la puissance du visage qui le soutient. À ce titre, Maudy Piot, une psychanalyste non-voyante écrite :

« Ce qui se joue dans l’interaction mère-bébé, dans cet échange entre la mère et l’enfant, n’est pas uniquement d’ordre cognitif, il ne s’agit pas uniquement de l’œil comme organe cognitif, mais du regard. »

Regarder implique l’arrière-visage et l’ensemble des affects qui l’anime. Ce qui amène à aborder cet espace privilégié de la parole, une parole singulière et intime qui fonde l’espace psychothérapeutique entre un patient et son psy.

Un défi pour les praticiens

Pour les psychologues, pendant la période de confinement, le syndicat éponyme a appelé à la responsabilité de chacun tout en préconisant le maintien du lien avec les patients par le biais de la téléconsultation (vidéo ou téléphone) afin de ne pas interrompre le suivi des personnes en difficulté.

Certains patients se sont déplacés chez leur psy parfois masqués en témoignant de leur gêne à parler ainsi, une sensation d’étouffement ou alors d’embarras. Les enfants ont eu beaucoup de mal à conserver leur masque pendant les séances si bien qu’il a fallu convenir de bien respecter avec eux les distances d’au moins un à deux mètres afin qu’ils puissent le retirer. Mais ces consignes ont forcément un impact sur la tenue de la séance puisque le jeu avec l’enfant n’est plus aussi aisé lorsqu’il s’agit de se préoccuper de distanciation.

La rencontre avec un patient est avant tout une rencontre de visage à visage, dans le temps de la parole. Or le visage n’est pas uniquement ce qui est visible puisqu’il renvoie à l’intimité de la personne qui se présente sans fard et qui exprime une parole vraie ; autrement dit le visage porte également la voix de celui qui parle. Or le masque gêne l’élocution.

Rappelons la réponse que fait Sigmund Freud à l’interlocuteur impartial qui se demandait ce qui se passe entre un analyste et son patient : « [Ils] parlent ensemble ».

Peut-on parler au travers d’un masque voire même par le biais d’écran interposé lorsque les deux protagonistes ne se sont jamais vus ? La question qui se pose est celle, non pas tant du port matériel du masque, que de savoir ce qu’il induit et implique. Le brouillage de la communication et donc de la parole risque d’être inaudible dans un espace qui doit nécessairement être singulier et authentique.



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